Dossier




  HISTOIRE
 

La chevauchée
de la Vache qui rit

 

La chevauchée de la Vache qui rit
Docteur ès fromage fondu, c’est le titre que ses amis ont décerné à Gilbert Bonin. Trente-cinq ans de carrière comme agent de maîtrise aux Fromageries Bel de Dole (Jura) le berceau du fromage fondu. Treize années de passion pour sa collection. Une passion traduite sur sa carte de visite « recherche tout sur la crème de gruyère ou fromage fondu ». C’est un véritable sacerdoce chez lui : « Je me suis aperçu que le patrimoine du fromage fondu était en train de disparaître ». Quelqu’un devait s’en occuper, écrire son histoire, garder sa trace. Ce fut lui. Inutile de lui demander d’évaluer le montant de sa collection. Là n’est pas le problème. Pour lui, le seul souci consiste à négocier la vente d’étiquettes pour financer ensuite l’achat d’objets promotionnels et d’emballages de fromage fondu qu’il va chiner dans toute la France.

« L’objectif n’est pas d’avoir des boîtes en bataille, mais d’apprendre quelque chose, de faire connaître l’histoire du fromage fondu au travers de documents. C’est cela la valeur d’une collection : écrire un livre ou créer un musée là où il n’y a rien. » En attendant d’être édité, Gilbert Bonin montre sa collection à tous ceux qui le souhaitent. Une collection rangée dans le grenier de son pavillon de Dole et rassemblée dans des dizaines de cartons. « Je vois ma collection uniquement lorsque je l’expose ». C’est d’ailleurs une exposition qui marque les débuts de Gilbert Bonin dans l’art de la collection. En 1989, pour présenter quelques documents sur le fromage fondu dans un salon des collectionneurs, il rachète le stock de l’imprimerie Delcey de Dole : au total quelques centaines de milliers d’étiquettes, dont beaucoup sur le fromage. Un bon début, qui lui permettra de rebondir en 1992 sur une exposition à la bibliothèque de Dole avec les 75 ans du fromage fondu. Aujourd’hui, Gilbert Bonin presse les Fromageries Bel et la Drac de Franche-Comté pour écrire l’histoire du fromage fondu. « Je ne suis pas éternel ».
Arielle Thiery
 

RENDONS À GERBER...
L’inventeur du fromage fondu n’est pas Léon Bel, le fondateur des Fromageries Bel, mais le suisse Gerber qui invente le gruyère fondu appelé aussi fromage à tartiner. Le fromage fondu est une aubaine. Il permet de recycler les
meules de gruyère non conformes : trous trop grands ou trop petits, meules fendues. La famille Graf importe le concept en France. L’un des trois frères Graf se fâche avec le reste de la famille et va donner le secret de fabrication au concurrent, Bel, à qui il est possible d’utiliser le terme « fromage fondu ».

 
UNE HISTOIRE DE VACHE
1921 : naissance
Le 16 avril 1921 voit le dépôt de la célèbre marque de fromage fondu La Vache qui rit. La vache n’est pas encore celle que nous connaissons aujourd’hui. C’est Léon Bel qui la dessine, en s’inspirant de l’étiquette du camembert Saint Hubert, réalisée par le dessinateur Benjamin Rabier dont il a fait connaissance quelques années plus tôt à la guerre. La boîte est en métal serti et contient un seul bloc de Vache qui rit. Léon Bel lance alors un appel d’offre et choisit le dessin proposé par Benjamin Rabier. Toutefois, Léon Bel demande à son imprimeur, Vercasson, de teinter la vache en rouge et d’ajouter des boucles d’oreilles en forme de boîtes de fromage fondu. Le dessin revu est déposé en décembre 1923 par Vercasson sous la dénomination La Vache rouge. Léon Bel le redéposera, sur fond de montagnes jurassiennes, en janvier 1924 sous la dénomination La Vache qui rit. Au fil des ans, la Vache qui rit connaît de nombreux avatars. En 1949, elle s’inscrit dans un triangle, à l’image des portions. Dès 1955, le triangle et le paysage disparaissent de l’étiquette au profit de quatre étoiles et d’un écusson. Une bande bleu et blanc apparaît sur le pourtour de la boîte, tandis que les traits de la vache s’adoucissent. Nouveau lifting en 1971 : les cornes de la vache sont raccourcies et émoussées. Après l’animal, c’est au tour de sa parure. En 1976, les deux boucles d’oreilles montrent la boîte de face et non plus de profil…
   

Intercalaires
Si les boîtes en carton sont toujours embouties à partir de bobines de carton dans les fromageries elles-mêmes, le fond en carton ondulé a disparu au profit d’un carton plat. En revanche, les rangées de portions sont toujours séparées par des intercalaires, un support de communication efficace.
   
Cherchez le général…
Saviez-vous que le général de Gaulle s’est caché dans la Vache qui rit ? Détail relevé par deux graphistes lyonnais sur la boîte des années 50. C’est l’une des fiertés de la collection de Gilbert Bonin. Qui a envoyé une des célèbres boîtes prédécoupées au fils du général de Gaulle, alors au Sénat, le 18 juin 1990, date anniversaire du célèbre appel de Gaulle cinquante ans plus tôt.

   
Les échecs de La Vache qui rit
Lancé en 1983, Tchise – la Vache qui rit conditionnée en tube – est un flop. Rouy qui avait testé l’idée quelques années plus tôt avait essuyé, lui aussi, un refus du public. Plus tard, en 1990, la mini Vache qui rit – alias Grignoti – ne sera pas mieux reçue. Toastinette n’a pas fait mieux.

   
La star du fromage à tartiner
Copiée, recopiée et singée, c’est un comble pour une vache. La Vache qui rit a entraîné dans son sillage beaucoup d’imitateurs…

 
DU MÉTAL AU CARTON : UNE HISTOIRE DE PORTION
Entier et sous métal
Métal ou carton, le fromage fondu ne sortira pas de ces deux matériaux tant qu’il sera vendu en portions. Au départ, la boîte en métal serti permet de conditionner du fromage et de l’appertiser. Le « gruyère en boîte » peut ainsi traverser les mers sans pâtir des embruns et viser l’exportation sans soucis de conservation. L’aventure du métal se poursuit, mais exclusivement avec l’armée. Amateur de longue conservation, celle-ci opte pour la boîte de conserve qui reste son conditionnement de prédilection pour le fromage fondu jusqu’au milieu des années 60.
 
De une à vingt-quatre portions
Au fil des ans, la boîte de six portions connaît quelques déclinaisons. Les années 50 marquent le développement des mini-étuis de trois ou quatre portions, vendues au moyen de PLV attractives. Les collectivités optent pour les boîtes cylindriques contenant dix rangées de fromage fondu séparées par un intercalaire. Notons que le système d’ouverture de la boîte a été revu en 2000 (lire Emballages magazine, novembre 2000). Autre option encore, celle du marché allemand : une portion unique mais énorme, de un à deux kilos. Outre-Rhin, le fromage fondu se coupe en tranches ! Aujourd’hui, les portions se vendent par huit ou par multiples de six : douze, dix-huit, ou vingt-quatre.

 

 


Du triangle au carré, de l’étain à l’alu
1924 Année du démarrage industriel pour Léon Bel avec des pétrins de fonte et des machines à portions à Lons-le-Saulnier. Cet investissement va permettre de troquer a boîte en métal contre une boîte en carton. Les nouvelles machines amènent plus de souplesse. D’entier, le fromage va pouvoir se portionner, par six, puis par huit. Le matériau choisi pour les portions est l’étain. Il sera utilisé jusque dans les années 60, conjointement avec l’aluminium qui est encore utilisé de nos jours.
1960 La portion troque le triangle contre un carré. C’est la naissance des Apéricubes.
1988 Les ingénieurs des Fromageries Bel mettent au point un nouveau procédé d’ouverture des portions. La bande rouge ne soulève plus le couvercle formé sur le fond par la soudure, au risque de s’écraser entre les mains des consommateurs. Elle ouvre la portion sur le côté dégageant ainsi proprement le fromage fondu.

 
Les années de vaches maigres
La guerre modifie la recette du fromage fondu, pour lui ôter au fil des batailles à peu près toutes ses matières grasses, mais pas le concept de l’emballage. Après guerre, les boîtes arboreront des repiquages au fil de la remontée des taux de lipides, jusqu’à 50 % de matières grasses.
 
Histoire de tartinette
Les ouvriers des Fromageries Bel, à Dole dans le Jura, fabriquent de la « Tartinette ». Tartinette n’est pas un produit du patois local. C’est une marque déposée par l’entreprise Graf. Le nom a plu. Les habitants l’ont adopté. Encore une marque déposée qui passe dans les noms communs.
 
Bibliographie : La chevauchée de la Vache qui rit, par Vincent Vidal et Guillaume Villemot Paris, Editions Hoëbeke, 1991


    


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